Elle se regarde dans le miroir.
Elle récite :
Visage fané
Sous le tas de bigoudis
Cortège des ans.
Elle enfile son peignoir .
Elle se dirige vers la cuisine.
Elle jette un œil sur le cadran du coucou
Il est posé sur le réfrigérateur.
Arrêté.
Suisse.
Elle dit :
Pendule glacée
Le coucou a fui l'hiver
Ô heure ! Où es-tu?
Elle débarrasse la table.
Elle jette à la poubelle les restes de la veille.
Elle déclame :
Torojiru froid !
Les écorces de Kampyo !
Nouilles et tôfu !
Elle s'assoit sur un tabouret bancal.
Elle vide son verre de chuchenn .
Elle fume une cigarette.
Elle fredonne:
Chante, ô allumette !
Au pied du blanc Fuji-San
Feu de paille, cendres.
Il lui reste six mois –à peine- pour envoyer à l'éditeur son haibun gastronomique les 53 routiers du Finistère . Elle l'a composé en s'inspirant de l' An gwenodenn strizh deuz Pen-ar-Bed du maître Bashô qu'elle a traduit en breton. A peine six mois pour exprimer en un dernier haïku , la fragile survivance de la restauration ouvrière. Le tout avec légèreté, sabi et kokkai . Le kokkai, elle ne le sent pas du tout.
G lossaire
An gwenodenn strizh deuz Pen-ar-Bed : "Oko no hosomichi".
Bashô : Matsuo Bashô (le bananier) 1644-1694. C'est le plus grand poète du Japon.
Chuchenn : Boisson de Bretagne fabriquée à l'eau et au miel.
Fuji-San : Le plus haut sommet du Japon. Un des modèles préférés des artistes. En chanson, c'est le Fuji-Yama.
Certaines personnes le confondent avec le Kilimandjaro.
Haibun : Texte du japon classique en prose poétique. Il sert d'écrin à des haïkus.
Haïku : Poème classique le plus souvent en trois vers de 5/7/5 syllabes. Soit un total de 17 syllabes.
Kampyo : Genre de courge dont l'écorce séchée est mangeable.
Kokkai : La cocasserie, voire l'ironie. Une des trois qualités d'un haïku selon Bashô.
Nouilles : Ici, soba.
Peignoir : Ici un kimono de sortie de bain.
Sabi : La patine. Une des trois qualités d'un haïku selon Bashô.
Tôfu : Pâtes de soja.
Torojiru : Soupe à l'igname.