Le temps des mets
A peine remise d'un long séjour dans une clinique privée des bords du lac de Côme, la marquise des Anses est invitée à déjeuner à midi pétante par le prince de la Barre de Cinq-Mars dont elle s'est amourachée lors du dernier bal de l'amirauté pour fêter avec lui l'anniversaire de la canonisation de saint Cucufin . Elle fait sa toilette avant d'aller à un tête-à-tête gastronomique dans l'appartement du prince à l'étage au-dessous.
La cloche de l'église de Sainte Bernadette de la Grotte, propre à l'indication des exercices liturgiques, commença d'égrener ses coups. Violetina interrompit vivement sa toilette pour savoir quelle heure il était. Elle compta sur ses doigts et, après le chiffre deux, fut embarrassée pour continuer car les cloches se turent. Interloquée par ce qui lui semblait être une panne, elle attendit qu'éclatassent dans le ciel céruléen les sirènes sur les toits des alentours. En effet, chaque premier mercredi du mois, elles ne manquaient pas d'indiquer les douze heures de midi ce qui faisait hurler l'affreux chien de la concierge qui perdait ses poils et de la mettre en rage ainsi qu'elle-même.
Cependant on était un mardi, et rien ne se déroula comme prévu. Violetina à peine remise de sa longue maladie eut une poussée d'angoisse. Elle était dans tous ses affres. Soudain elle eut une idée et se précipita dans son plus simple appareil pour s'enquérir de l'heure par le truchement de l'horloge parlante.
« C'est moi ! fut-il lancé à l'autre bout de la ligne d'une voix mafflue dont seul le prince était le propriétaire. Avez-vous l'heure, chère amie ? questionna la voix d'une texture virile où perçait une tonalité tantôt fondue, tantôt vive. »
Violetina ne sut que répartir tant sa surprise était grande : d'un côté elle avait sans doute commis une erreur dans la composition du numéro de son correspondant, d'un autre côté elle ne savait pas l'heure qu'il était. Désemparée, en tenue d'Adam, son cœur battant la chamade, elle se mordit les lèvres en jetant des regards éperdus à la ronde à la recherche du cadre d'une horloge ou même d'un réveil. Or elle savait pertinemment bien qu'il n'y avait pas d'horloge, ni rien, dans le cabinet de toilette, tant en raison de l'humidité que d'autres faits dont une certaine exiguïté patente...
Ceci étant, un flot de souvenirs la submergea jusqu'à l'engloutir telle la ville d'Ys. Jadis lorsque elle arrivait en retard à table, son père ne manquait-t-il pas de corriger cette petite fille insouciante à coups de verges et de garcettes ? Et voilà qu'à l'improviste Violetina revivait l'archétype de ces scènes traumatisantes où l'on sentait sourdre l'inceste. D'ailleurs son prénom n'était-il pas révélateur de tout ce gâchis qui avait entaché sa jeunesse d'une marque indélébile comme un fer rouge ? Tout d'un coup, elle parvînt à établir le lien entre sa nullité en mathématiques, son dégoût des os à moelle et sa collection de pipes folkloriques...
« Ah, la bonne heure ! » éructa-t-elle. Car voilà que tout faisait sens !
Puis, secouant son épaisse chevelure de jais, semblable à une lionne, elle éclata rageusement en rugissements spasmodiques tel un feu d'artifice au carnaval de Venise, cette ville d'eau propre aux amoureux qu'elle désirait visiter avec le prince.
Ce dernier qui patientait à l'interphone, interloqué, se décida d'enchaîner d'une voix bienveillante. « Chère amie, tout va bien ? à 14 heures et 18 minutes, » précisa-t-il fine mouche.
Violetina écouta cette chaude voix aussi réparatrice que celle d'Henri Dunant qui le 24 juin 1859, sur le terrible champ de bataille de Solferino, secourait les blessés avant de fonder la Croix-Rouge et devenir le premier Prix Nobel de la Paix avant de s'éteindre le 10 octobre 1910, neuf années plus tard, à l'âge de 82 ans.
Elle imagina le prince vêtu de sa chemise en popeline canard et de son pantalon en jersey chantilly qui l'attendait pour déguster son fameux soufflé au parmesan qu'elle se faisait, par avance, une grande joie de déguster. Malgré son retard impardonnable, le prince lui tendait une main secourable. « Quand même, il a du en prendre un sacré coup dans le trognon ton soufflé Riton ! » s'esclaffa Violetina visiblement chamboulée. Puis, prise d'un fou rire inextinguible, des larmes de joie envahirent ses yeux en amande mauve. Elle était heureuse au paroxysme car le prince, à n'en plus douter, l'aimait de son amour d'homme .
Cependant, on toquait à la porte. Trois coups discrets, certes, mais insistants.
Barbara Kartingland
Le temps des mets