Ma tête tourne, je chavire, une émotion me culbute. Je viens d'écrire le mot brandade. On nous en servait à la cantine, on en remplissait nos écuelles ébréchées, et nous nous la jetions au visage dans une fureur grecque que ni les coups de sifflets des surveillants, ni les coups de louches de sœurs de l'Immaculée, ne parvenaient à dompter.
Elle maculait nos crânes rasés qui eussent dû être hirsutes, elle dégoulinait dans nos cous, elle mouchetait le drap gris de nos uniformes de serge élimée, et nos galoches déclouées glissaient sur elle comme sur la morve d'un cheval. C'était notre crème Chantilly : celle des pièces montées de vos épousailles. J'en pleurerais, mais je me suis forgé une âme dure de demi-pensionnaire.
Et une morue séchée vient de percer mes pupilles comme une épingle crève un calot rose thé. Tous mes souvenirs se pressent en bancs serrés, poisseux et rêches, emmaillotés dans leur saumure. Ils flottent nostalgiques, les yeux gluants et la bouche béante à la surface d'un potage garbure.
Si je ne sais rien précisément de la composition de la brandade de morue, je l'entrevois cependant à ses senteurs fulgurantes de braguette gonflée et moite ; je la devine aussi à un parfum de glycine virant à l'aigre sous les aisselles ruisselantes d'un préfet en sueur à la fin d'un bal costumé.
Parlerai-je de cet autre préfet, d'une mélancolie déchirante, vêtu d'un pagne solennel (fruité et charnu comme le roi que se choisissent, dit-on, les taureaux des manades) avec qui je dansai une branle gaie du Poitou qui nous emporta sur un parquet à points de Hongrie luisant d'encaustique, sous les lumières éphémères d'un lustre en cristal de Bohème, dans le fracas phosphorescent des bombes anglaises ?
Je me rappelle de ses…et c'est en rougissant que j'évoquerai plus tard, dans le silence glacé d'une cage d'escalier sonore, ses ronds de jambe dionysiaques.
D'avoir prononcé le mot brandade me vieillit. Et je m'épuise à chercher par quelle feinte je pourrais rendre la combinaison féerique de ses saveurs équivoques de docks interlopes et de tubéreuses en gerbe.
J. Genet .
Quenelles de Brest.