Pain perdu

5h48 .

Petit-déjeuner. État spirituel dépressionnaire. Rien à me mettre sous la dent. Buisson d'épines autour du cœur. Qu'importe ! je me nourrirai d'Écriture sainte. Cette pensée chasse un mauvais nuage et m'invite à chanter le psaume huitième : « Quid est homo quod memor es ejus aut filius hominis, quoniam visitas eum, etc. » Le vieil âne et le vieux bœuf, réunis en ma personne plus délabrée qu'une vieille crèche, boivent un grand bol d'eau chaude pour m'éclaircir la voix. Braves bêtes. Nous chantons.

11h58 .

Bientôt midi. Heure du déjeuner dans la chrétienté. Poursuite du jeûne dans mon réduit. Je découvre dans le sucrier, à l'abri des cancrelats affamés, un reste de croûton. Dieu par ce geste montre sa Main. Ce croûton de pain bis, rassis, qu'un pauvre hier m'offrit. Pauvre, je le souligne, à  qui je n'avais rien demandé. 

12h12 .

Préparation d'un pain perdu. Il y a d'autres ingrédients que le pain mais j'ai oublié lesquels. Qu'importe ! les placards sont  vides. J'ai à peine de quoi remplir une cuillère à porridge. J'avale cul sec la mixture en me pinçant le nez. Je suis trop épuisé pour parler à Dieu. Autant me coucher

Après-midi.

La Chrétienté digère. J'ai des brûlures d'estomac. Mon Dieu, renseignez-moi brutalement sur mon cancer généralisé, moi qui ai subi tant d'opérations cruelles depuis que je suis au monde. Dans l'attente d'une réponse, je lis un livre de recettes de cuisine, un  pensum écrit avec les pieds dans une langue aussi limpide qu'une eau de vaisselle. Le titre : un jeu de mot à laisser tomber ma croix pour rire ; la signature : un nom de femme d'un certain âge. Quelle foutaise ! La femme est un homme.

Une telle compilation de recettes éculées me laisse béant et stupide. Il y a notamment dans la dernière d'entre elles : Pommes de terres en matelote , outre une obsession de la margarine et de l'autocuiseur, comment dirais-je ? quelque chose comme le désir obscène de se déguiser en dame patronnesse qui tient une pension d'indigents.

Ce travestissement honteux  pue son cuistot quatre étoiles et la fausseté du procédé met sous mes yeux un gouffre hors de mesure J'aimerais avoir  reçu de Dieu la capacité de lire ce genre de prose avec le trou du cul.

J'ai déjà parlé de ces groins boursouflés, surmontés du grotesque couvre-chef en pain de sucre amidonné, qui traitent le client  honteusement et lui servent de minables cochonneries baptisées de noms exorbitants.

J'ai mentionné ce fait remarquable que plus le français de cuisine des imposteurs est abscons plus le prix atteint des sommets d'escroquerie.

Quoi qu'on mange, l'état nerveux est tel qu'on est  pris de hoquets.

Par ailleurs je tiens à signaler, comme une remarque des plus importantes, l'état pitoyable des lieux  de ces cloaques étoilés qui, le plus souvent au fond de la cour à gauche, nous donnent une assez juste idée de la Géhenne et du gouvernement actuel de la France.

18h59 .

Je viens de lâcher mon dernier bocal de cornichons, c'est complet ! Je vais me coucher. Merde à la fin !

>L.Bloy
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