Il s'agissait de confectionner un far. Or, il manquait des œufs au nombre de six et du lait à raison d'un litre et demi ; ingrédients sans lesquels deux cent cinquante grammes de farine et une demi-livre de sucre ne peuvent envisager, en cuisine, une union harmonieuse.
Nous partîmes aux provisions par une fin de matinée, abrités sous une épaisse toile cirée à seule fin de revenir aussi peu trempés que possible. Nous pénétrâmes bientôt dans le penkêr de Quernévaisse aux tiez plantés de part et d'autre d'une route tortue.
J'ai toujours aimé ces bâtis modestes, placés de guingois, plus surannés qu'antiques. Je n'en chéris pas seulement l'enchantement dépourvu de fatuité, j'en subis la nostalgie envoûtante et il m'en coûte de m'en détacher quand même j'en reconnais le péril.
J'invitai mes amis à jeter tous leurs yeux sur le décor rustique qui les environnait — aujourd'hui désespéré et austère — que je leur certifiai avoir connu enjoué sous un soleil primesautier dardant à plomb un rayon rieur. J'eus fort souhaité faire visiter à mes fureteurs de dunkerques , un intérieur traditionnel où ils eussent pu dénicher des faïences de Quimper et autres curiosités. Hélas, les laboureurs de ces hautes terres arides ont perdu, au contact de la modernité, leur sens inné de l'hospitalité — dont ils remplissaient naguère les devoirs de manière si affable — , ainsi que la pratique ancestrale du troc. Nous en étions à deviser des mérites négligés de systèmes économiques tombés en désuétude quand je poussai vertement la porte vermoulue du penn-ti délabré des Kerdancuff : « Quénaveau la compagnie ! âne-zèbre n'est que broc ! » lançai-je avec une franche jovialité.
Cette manière de s'annoncer dans le parler breton impressionnait toujours mes amis. Et je suis bien fâché que la coutume d'user de cet idiome s'en aille tant il s'accorde merveilleusement aux âpres landes de jaspe vert damasquinées de fleurs d'ajoncs et de genêts qui tapissent les placides mamelons des meneziou déchirés par les crocs acérés des reier que diapre la pourpre émue des tourbières où, par les nuits irisées, volètent les feux follets comme autant de phalènes lumineuses autour d'un lampion.
La fermière affairée à quelque rituel ménager sursauta. « Gasteu doué ! » lâcha-t-elle. alors que onze heures sonnaient obstinément à l'horloge à balancier.
Gloada était bien en formes sous sa blouse en laine grise. Ses atours tricotés mettaient en valeur un nez carmin obstiné et des lèvres garance efflanquées qu'encadraient, en velours de prune, deux joues pommelées de roséoles sombres et d'échauboulures écarlates.
« Du lait et du beurre vous aurez ? » demanda-t-elle, lorsqu'elle se fut remise de ses émotions, en grasseyant avec une forme d'affectation non dépourvue de préciosité.
C'était une femme d'environ plusieurs vingtaines d'années aux traits épais comme une vierge primitive auréolée d'une plate coiffe bistre plaquée sur l'occiput. Elle embaumait le caillé et, malgré une apparente lourdeur, avait l'air frais.
« Si fait, et une douzaine d'œufs. » répondis-je d'une chaude voix de sapeur.
Nous prîmes place autour d'une table en châtaignier où, périlleusement assis sur des chaises grossièrement travaillées par un charpentier local, nous goûtâmes du lait épais un brin pétillant et exquisément fruité, ainsi que du beurre salé grossièrement au délicat fumet et fort en bouche idem.
« C'est décidément plus mémorable que les laiteries du bon Pasteur d'une fadeur d'anglais ! » fis-je remarquer. Mes amis écartaient les yeux de ravissement...
« Sûr que c'est ! » acquiesça Gloada qui , croyant sans doute à une plaisanterie pouffa d'un rire charnel.
« Je n'irais pas jusqu'à comparer la vache à l'abeille, lançai-je à la cantonnade, mais vous admettrez que dans ces deux règnes, et la leçon vaut pour d'autres, on ne récolte jamais que ce que l'on butine ! »
Sur ces fortes paroles, Gloada, profitant d'une éclaircie peinant à découdre les sombres nuées, nous invita à la suivre dans un champ où un kleuz abritait, durant la pondaison pascale, la production mirifique de poules plantureuses : une leghorn noire, une beauté du New Hampshire, une jeunesse de Brahmapoutre, une Cochinchinoise borgne et une Hambourgeoise mâtinée Coucou de Manan. Cinq sauvageonnes aux antipodes de la vertu chrétienne de tempérance.
Sitôt arrivée à pied d'œuvre, Gloada grimpa sur le kleuz et nous l'excitâmes en criant : « Allons, allons, du cœur ! Là, un autre ! Gardez-vous de la branche d'aubépine ! Ce n'est rien ! Attention à la méchante ronce ! Aïe le mollet ! Hardi petite ! Encore un de plus ! »
Notre fermière, si preste à dénicher les œufs du jour cachés sous les fougères et les herbes folles, ne mit qu'une poignée d'instants à remplir un petit panier en rotin tressé, le soir au coin de l'âtre, par son mari à demi éveillé. Lorsqu'elle revint vers nous, crottée, hirsute, le visage écorcé, les mollets écorchés et soufflant comme un bœuf, Monsieur de Boisguillecôte lui fit un compliment profus : « A vous contempler courant et sautillant sur le talus à la manière d'une biquette, et sans crainte apparente d'écraser les fragiles coquilles sous vos gros sabots de bois, on eût dit que vous possédiez un sixième sens ! Que dis-je, le flair d'une truie allant aux truffes ! »
La Bretonne, ainsi flattée dans son orgueil paysan acheva de s'empourprer. Un grain éclata brusquement que nous laissâmes noyer la prairie détrempée et la Gloada qui souriait aux anges pour regagner le logis douillet.
« Ce petit coin est une corne d'abondance ! » déclara enthousiaste Madame de Boisguillecôte tandis que nous prenions le chemin du retour. Elle frétillait d'enthousiasme dans son costume en drap amazone vert Véronèse gansé de satin indigo, enrubanné de soie et orné de grosses bouffettes tricolores.
« J'imagine combien la bonne femme et son homme sont objet d'admiration de la part des villageois ! ajouta-t-elle d'une voix gourmande. »
— Détrompez-vous…Dis-je à voix basse.
— Ah ! » fit Monsieur de Boisguilllecôte d'une voix feutrée de stentor, le regard bleu de Prusse pétillant de curiosité, la face épanouie et le jarret ferme. « De la sorcellerie sous la motte ? Maintenant que vous m'y faites penser, j'ai compulser de savants ouvrages sur ce sujet. En effet des auteurs mentionnent ici d'improbables rendements potagers ; là des rosières impudiques déterrant à pleines mains des taupes monstrueuses ; ailleurs encore des cheptels s'accroissant de manière stupéfiante. Ainsi j'ai souvenance, dans le Berry, de la Lorraine d'une Sarthoise qui vêla prodigieusement à l'orée de ce siècle…
— Jusqu'à six veaux, et d'une seule traite ! renchérit son épouse.
— L'affaire qui nous occupe est autre…chuchotai-je d'une voix grave et contenue. »
L'on entendit un chien noir clabauder sur notre passage. Nous nous signâmes. Une sorte de frisson s'empara de Madame de Boisguillecôte qui pâlit. j'expliquai à mes amis, d'un filet de voix décharné, que des langues juraient avoir surpris nuitamment le couple qui farcissait le kleuz de mauvais œufs achetés bas prix à un louche coquetier Léonard et maculés de fiente pour mieux berner le chaland…
« Mazette ! jura Madame de Boisguillecôte. » Elle éternua par trois fois.
« Les mêmes langues les soupçonnent d'allonger le lait dans des conditions frauduleuses ainsi que de falsifier le beurre par ajout d'extrait de suif, ajoutai-je.
— Du mouton dans le beurre ! s'écria Monsieur de Boisguillecôte. Diable, la mesure est comble ! S'il est une chose qui empoisonne le monde c'est bien la médisance. » Et il éructa bruyamment.
Sous l'ondée qui redoublait d'ardeur et mitraillait continûment notre toile cirée, nous méditâmes silencieusement sur la nature humaine en gobant à la hussarde, de temps à autre, la substance glaireuse et vive d'un œuf cru.
Georges Sans-De.
La petite Soazique.