Procuste

Dans la Grèce classique, on racontait que le bandit Procuste attirait les voyageurs dans sa demeure où se trouvaient un grand et un petit lit. Dans le premier il obligeait les visiteurs de petite taille à se coucher ; dans le second, les grands. Puis il coupait les uns ou étirait les autres pour que chacun ait une dimension conforme à sa couche..
Thésée le mit à mort en lui infligeant le même supplice.

Lit de Procuste : règle mesquine, absurde et tyrannique.

A la caserne ! A la caserne ! Va, gars de vingt ans, mécanicien ou professeur, maçon ou dessinateur, étends-toi sur le lit… …sur le lit de Procuste. Tu es trop petit… on va t’allonger. Tu es trop grand… on va te raccourcir. Ici, c’est la caserne… on n’y fait pas le malin, on n’y crâne pas… tous égaux, tous frères… Frères en quoi ? En bêtise et en obéissance, parbleu. Ah ! ah ! ton individu, ta tête, ta forme ! ce qu’on s’en fout. Tes sentiments, tes goûts, tes penchants, à vau-l’eau. C’est pour la patrie…qu’on te dit.

Le bétail patriotique (1905)
Albert Libertad

De sorte que si on voulait forcer la vie pratique, tant collective qu’individuelle, des hommes, à se conformer strictement, exclusivement, aux dernières données de la science, on condamnerait la société aussi bien que les individus à souffrir le martyre sur un lit de Procuste, qui finirait bientôt par les disloquer et par les étouffer, la vie restant toujours infiniment plus large que la science. La seconde raison est celle-ci : une société qui obéirait à une législation émanée d’une académie scientifique, non parce qu’elle en aurait compris elle-même le caractère rationnel, auquel cas l’existence de l’académie deviendrait inutile, mais parce que cette législation, émanant de cette académie, s’imposerait à elle au nom d’une science qu’elle vénérerait sans la comprendre — une telle société serait une société non d’hommes, mais de brutes.

Dieu et l’État
"L’idée déiste et la constitution des religions"
Michel Bakounine
Première édition Genève 1882."

Dieu et l’État
"L’idée déiste et la constitution des religions"
Michel Bakounine

Le lit de Procuste

Quand, pourpre de plaisir, Mars en tes bras faiblit,
Ô Vénus, et, laissant retomber son grand buste,
Livre au coussin sa tête olympienne et fruste,
Il s'endort, brute et dieu, ton égal en ton lit.

Mais, ni brute ni Dieu, l'homme y veille et pâlit.
À cet amant jamais ta couche ne s'ajuste :
Son front et le chevet, comme au lit de Procuste,
Y sont en éternel et meurtrier conflit.

Vénus, ne descends plus, si tu ne nous attires
Que pour faire de nous tes profanes satyres
Ou tes vains soupirants, mais tes époux non pas,

Si la compagne en toi, pour nos rêves placée
Ou déesse trop haut ou femelle trop bas,
Nous fuit, jamais atteinte ou toujours dépassée.

Les Vaines tendresses
Sully Prudhomme