Uaganascar

Par son odeur spécifique qui le distingue du putois, l'uaganascar est immédiatement repérable dans les lieux où il essaie de se cacher. Cet animal, toujours en éveil, est le compagnon idéal des personnes agitées et insomniaques. Au château il remplace avantageusement le gigôte , et dans un appartement le perroquet, bien qu'il ne parle pas. Habituellement, on donne un nom de philosophe à l'uaganascar.



" Ce doit être Tamaire",  se dit Violetina.

En effet, Tamaire était une petite uaganascar de Madagascar que des marchands peu scrupuleux avaient vendue à prix d'or à la jeune femme, en lieu et place d'un perroquet de Cochinchine, alors que tout chez cette bête dénonçait le mammifère du beau sexe. Violetina était crédule voire naïve. Mais ce qui chez un légionnaire eût pu passer pour une faiblesse digne de quolibets de ses coreligionnaires, donnait à Violetina ce charme auquel le Prince se montrait sensible.

Tamaire, que sa maîtresse adorait comme la prunelle de ses  deux yeux, était espiègle et, bien qu'elle ne parlât point, s'amusait cependant à imiter la voix et les gestes des passants qu'elle voyait, du haut du balcon en fer forgé, où elle élisait domicile dès l'arrivée des beaux jours, passer dans la rue.
Malgré une odeur spécifique remarquable, quoiqu'un peu perturbante, le uaganascar, est un hôte plaisant qui ne perd jamais l'occasion de faire une niche à ses maîtres  pour peu qu'ils aiment à lui répondre du tac au tac en lui renvoyant la balle au bond.

– Qui c'est ? fit donc Violetina, qui n'escomptait d'ailleurs aucune réponse de Tamaire qui ne parlait pas, mais qui imperceptiblement se prenait au jeu. – Ta mère ! lui   fut-il répondu sur le ton comminatoire de qui sait être dans son bon droit et ne se prive pas de le montrer non sans une certaine pointe d'agressivité parfois.

– Tamaire ? répartit Violetina toute ébaubie  qui n'en croyait guère ses oreilles en croyant s'adresser à son animal de compagnie et non à la personne qui était la cause réelle des coups incessants assenés de l'index sur la porte en bois de la salle de bain. Personne qui acquiesça.

– Oui, ta mère.

– Mais tu parles ? fit la jeune femme.

Face à cette question, que peut répondre une mère qui retrouve son enfant arraché cruellement à son sein, à son corps défendant, vingt ans plus tôt ?  Une mère qui n'est pas muette ? Rien. Celle-ci ne pipa mot. De son côté Violetina, qui s'empressait de couvrir sa nudité cause de frissons précurseurs d'un rhume, questionnait Tamaire – ou du moins ce qu'elle ignorait être sa mère – pour la mieux connaître. De ces questions qu'on ne pose que dans une stricte intimité conquise de haute lutte et qui eurent pour effet que les nerfs de l'auteure de ces jours commencèrent à montrer des signes de faiblesse, surtout lorsqu'elle entendit sa fille – qui ignorait encore qu'elle était sa mère – lui demander :

– Et tu as déjà fait des bébés ma grosse mémère ?

Car Violetina, qui dans ce cas serait grand-mère, escomptait le savoir.

A cet instant le téléphone retentit : trois sonneries brèves, certes, mais qui semblaient s'impatienter.

Barbara Kartingland
Le temps des mets